jMONOGRAPHIE DE SAINT-DONAT-DE-RIMOUSKI
Avant-propos
« La terre danse ici, monsieur, c’est un quadrille de la nature. » C’est en ces termes que s’écria le conducteur d’Arthur Buies sur le chemin Neigette en provenance de Saint-Anaclet et en direction de Saint-Donat en 1890. 121 ans plus tard, je souhaite partager avec toutes les familles donatiennes présentes et futures, de même qu’avec les visiteurs, un pan de notre jeune histoire. Je convie mes concitoyens et mes concitoyennes à apprécier le chemin parcouru et à raffermir leur sentiment d’appartenance local, rural, régional et national en cette ère d’individualisme et de mondialisation néolibérale.
Je vous offre gracieusement sur le site Internet de la municipalité au : www.saintdonat.ca une étude détaillée, faite avec professionnalisme et convenablement illustrée, couvrant les débuts de notre coin de pays, de la préhistoire amérindienne à 1890. Les connaissances véhiculées par l’ouvrage prennent solidement appui sur les écrits antérieurs disponibles, mais reposent principalement sur l’examen minutieux d’une foule de documents jusqu’ici méconnus ou peu utilisés. De précieuses informations recueillies ça et là que j’ai accumulées dans mes cartons depuis une décennie. En un sens, on peut parler d’un renouvellement significatif des connaissances relatives au passé donatien. J’ai voulu ce document à la fois scientifique et populaire, instructif et agréable. À vous de juger.
Cette monographie, qui découle de mon mémoire de maîtrise, devrait éventuellement se prolonger jusqu’à notre époque. Le récit n’étant pas parfait et sans bornes, il s’y glisse certainement des erreurs et des omissions. Veuillez m’en aviser, il me fera plaisir d’y apporter les corrections et les additions nécessaires. Je reste, en définitive, seule responsable du contenu et de l’orientation du texte.
Tous ceux qui, de près ou de loin, m’ont rendu service pendant l’élaboration de ce travail de synthèse trouvent ici l’expression de ma reconnaissance. Je tiens à remercier de façon toute spéciale MM. Patrick Legoupil et Gil Bérubé pour l’aide apportée en fin de projet. Ils ont fait en sorte que le résultat d’un travail exigeant, accompli discrètement et sans financement, soit accessible en un clic de partout sur la planète !
Bonne lecture
Caroline St-Laurent
Monographie de Saint-Donat-de-Rimouski (109.29 kB)
MONOGRAPHIE DE SAINT-DONAT-DE-RIMOUSKI
La terre danse ici, monsieur, c’est un quadrille de la nature.
Arthur Buies citant son conducteur.
La préhistoire amérindienne et les premiers contacts
Selon les archéologues, la présence amérindienne sur le territoire du Québec actuel remonte à environ 11 000 années. Pour le nord et l’est du Québec, la région à laquelle appartient le Bas-Saint-Laurent, la préhistoire amérindienne peut-être divisée en trois grandes périodes archéologiques. On fait d’abord mention de l’époque paléoindienne, qui s’étend jusqu’à 7000 ans avant aujourd’hui, puis de la période archaïque, de 7000 à 2000 ans, enfin du sylvicole, de 2000 à 500 ans avant aujourd’hui. Ce découpage temporel a été établi par les archéologues pour mettre en relief des changements culturels survenus dans l’évolution des populations amérindiennes. Nous pouvons, grâce à des découvertes récentes, retracer la présence au Bas-Saint-Laurent de groupes amérindiens au cours de ces trois grandes périodes.
Comme nous l’apprenons à la petite école, des humains venus d’Asie par la Béringie occupent la région bien avant l’arrivée des explorateurs européens. Leurs sociétés sont évidemment pré-modernes. Dans leurs pérégrinations, ils chassent, pêchent et cueillent en petits groupes ce que la flore et la faune offrent de comestible.
Malgré des avancées considérables en archéologie et en anthropologie depuis 40 ans, l’existence de ces populations reste peu documentée localement. Il faut dire que le territoire qui est le leur et qu’ils connaissent intimement dépasse largement les limites actuelles de notre municipalité. « Les Amérindiens de la période archaïque fréquentent à la fois les rives de l’estuaire et l’intérieur des terres. » Les routes principales sont le portage du Témiscouata et la vallée de la Matapédia, mais dans une région aux immenses forêts où les grandes eaux sont rares, le moindre cours d’eau devient un chemin précieux. Cela inclut notre rivière. « En mai et juin, ils exploitent la mer, puis ils regagnent les terres pour y pêcher les poissons d’eau douce et chasser le petit gibier. À l’hiver, les groupes se scindent pour chasser l’orignal dont les déplacements sont entravés par la couche de neige. » « Mgr Alphonse Fortin [1889-1974], professeur d’histoire [entre autres] au Séminaire de Rimouski de 1909 à 1960, […] écrit que certains indiens [sic] campés dans le bassin des Rivières [sic] Rouge et Paquet [gravissent] le Mont Câmi [sic] au printemps pour surveiller l’état des glaces sur le Fleuve [sic]. » « Après la débâcle, les Amérindiens regagnent la côte, ce qui boucle le cycle annuel d’exploitation. »
Ces Amérindiens forment progressivement ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui des nations. Dès qu’ils entrent en contact direct ou indirect avec les Européens, les Iroquoiens (?) ainsi que les Malécites, les Micmacs et les Innus-Montagnais, de la famille algonquienne, sont décimés par les maladies (« choc microbien »), puis spoliés de tout avant d’être inexorablement sédentarisés sur des réserves. Leur civilisation orale n’est pas parvenue à nous transmettre les noms d’origine et leur signification – s’ils n’ont jamais existé – de nos deux principaux symboles d’appartenance : la rivière Neigette et le Mont-Comi. Son éclipse lègue aux colonisateurs européens et aux Eurodescendants que nous sommes l’image d’un vaste continent outrageusement vide. Notons qu’en raison de la faiblesse des effectifs de la population de souche européenne dans le nord-est québécois avant le XIXè siècle, les groupuscules survivants de la civilisation autochtone s’acculturent plus tardivement que dans la vallée du Saint-Laurent ou en Nouvelle-Angleterre.
Joseph-Charles Taché (1820-1890), médecin, journaliste et homme politique, fait entrer notre coin de pays dans la légende :
C’est une singulière créature que la baleine. Il y a pourtant eu un temps où ces masses vivantes se promenaient dans l’endroit même où nous sommes, un temps où presque tout le pays était sous l’eau et faisait partie de la mer ; car j’ai vu des os de baleine sur le Mont-commis, en arrière de Sainte-Luce. C’est un crâne de baleine qui est là ; il est situé dans une petite coulée sur le flanc de la montagne, à environ mille pieds au-dessus du fleuve. Je l’ai vu de mes yeux, et je ne suis pas le seul qui l’ait vu et touché ; et puis tout le long de la côte, dans les champs, vous pouvez déterrer des charges de navires d’os de baleines.
Une extension du Canada français
L’histoire de notre patelin commence le 14 novembre 1696 quand le gouverneur Frontenac et l’intendant Bochart de Champigny concèdent à Louis Lepage de Sainte-Claire et à son gendre, Gabriel Thibierge, une seigneurie comprise entre la seigneurie de Lessard ou La Mollaie/Lamolaye et la seigneurie Pachot. Elle est agrandie le 7 mai 1697 jusqu’à devenir immense ; nous dirions aujourd’hui presque de la taille d’une Municipalité régionale de comté (MRC). À cette date, l’ajout de deux lieues de profondeur fait qu’elle inclut l’essentiel de la superficie actuelle de Saint-Donat. Cependant, le régime seigneurial échoue dans notre région durant plus d’un siècle puisqu’il ne parvient pas – en dehors de quelques « têtes de pont jetés sur le rivage » (Rivière-du-Loup, L’Isle-Verte, Trois-Pistoles, Rimouski) – à favoriser un développement agricole. « [L]a région, trop loin du centre de la colonie, même après la Conquête, n’a guère été attirante pour les jeunes familles aussi longtemps que de bonnes terres de la Côte-du-Sud, reliée par le chemin royal à Québec, furent disponibles. » Force est de constater que notre montagne n’est guère plus qu’un point de repère des navigateurs du Saint-Laurent…
Le prolongement du chemin du roi jusqu’à Sainte-Luce en 1820 et des tensions démographiques dans plusieurs communautés littorales de la Côte-du-Sud changent la donne dans la première moitié du XIXè siècle. Les premiers défricheurs affluent soudainement au milieu du XIXè siècle (1840-1870) sur le territoire fraîchement arpenté – par Duncan Stephen Ballantyne de L’Islet pour le compte des seigneuresses Drapeau – qui deviendra Saint-Donat. L’année où les habitants de Sainte-Luce terminent la construction de leur église (1840), ils ouvrent à travers les champs une route éponyme (désignée plus tard comme la 298) qui pénètre à l’intérieur des terres en partant de l’Anse-aux-Coques (« la mer »). Héritage de l’ancien système féodal français, l’entretien de ces chemins de fortune incombe à ceux qui y habitent tout au long. Contrairement à ce que toutes les sources de seconde main affirment, « [u]ne carte de la seigneurie Lepage-Thibierge et du fief Pachot, réalisée par D.S. Ballantyne, nous permet de constater qu’en 1841 la majeure partie des terres est concédée [sic] du premier rang à la rivière Neigette ». Dans le même élan, certains des nôtres découvrent et exploitent le potentiel acéricole du Mont Camille, devenu depuis lors le Mont-Comi. Au dire de Stanislas Drapeau, « [l]e chiffre de la population [seulement dans le rang de Neigette ?] s’élevait à 200 âmes en 1860 ». Les colons ont souvent des liens de parenté entre eux. Toujours selon l’historiographie, ils proviennent surtout du « vieux pays » de Kamouraska dans la Côte-du-Sud ainsi que des localités voisines – peuplement de proche en proche – de Sainte-Luce et de Saint-Anaclet. Tous ces endroits sont alors engorgés, c’est-à-dire aux prises avec de sérieux excédents de bouches à nourrir et de bras à occuper. Recevant par la suite pratiquement aucun immigrant international, le patrimoine génétique canadien-français acquis des fondateurs (« pool ») demeurera sensiblement le même.
Natif de Saint-Donat, le jeune Léopold Francoeur écrit au début de sa thèse d’agronomie présentée à l’Institut agricole d’Oka à l’hiver 1940 :
[C]ette colonie constituait un territoire d’expansion naturelle pour les avanturiers [sic] [des] paroisses [limitrophes]. De plus [sic] une belle plaine, sillonnée par la rivière Neigette et 2 ou 3 gros ruisseaux [formant autrefois le lit de la mer de Goldthwait], les attiraient.
[…] Quelques-uns s’établirent au 4ème rang, d’autres au 6ème, choisissant les lots les plus avantageux.
L’Église catholique accroît son influence sur l’ensemble de la société canadienne-française depuis la défaite sanglante des Patriotes en 1837-1838 et la répression britannique qui suit. L’éloignement de l’église paroissiale de Sainte-Luce – distante d’une dizaine de kilomètres – se fait alors cruellement ressentir sur le bord sud de la rivière Neigette. Finalement, parce que la bonne marche de la vie communautaire l’exige, des francs-tenanciers – devant représenter une majorité claire – adressent une requête le 28 juillet 1858 à Mgr Charles-François Baillargeon, archevêque de Québec, afin d’avoir la permission de construire une chapelle. Une fois l’autorisation accordée en mai 1861, les travaux s’accomplissent par corvées sur des terrains cédés – donnés en grande partie – par Bénoni Fournier et Joseph Lévêque (sic).
Symbole d’indépendance et première manifestation de notre « esprit de clocher », le petit temple en bois voit le jour l’année suivante. Il « trône » sur le site actuel, jugé central et convenable, de l’église au 6è rang. On lui attribue dès 1862 le vocable de saint Donat. Ce titulaire rend hommage à l’abbé Gabriel Nadeau (Saint-Gervais de Bellechasse 15 juin 1808 – Sainte-Luce 14 février 1869), premier curé résidant de Sainte-Luce (1842-1869), qui desservit la mission du 31 août 1862 au 21 décembre 1868 et dont il ne subsisterait malheureusement aucun portrait. « Le processus mis ici à contribution a consisté à inverser les syllabes du patronyme concerné [et non une anagramme comme on le rapporte trop souvent], Nadeau devenant Deauna, phoniquement identique à Donat, plus aisément sanctifiable ». Un hagionyme puisque le « vrai saint Donat » était évêque d’Arezzo (Toscane, Italie) et mourut martyr au quatrième siècle de notre ère.
Marcel LeBlanc (1923-2002), arpenteur-géomètre originaire de Saint-Gabriel, critique sévèrement la toponymie de la région :
[P]our glorifier la mémoire de l’abbé Gabriel Nadeau, il faudra s’exercer à des tours de passe-passe et à jouer d’astuce.
Tentant un [sic] anagramme, on inversera les deux syllabes de son nom pour créer un Saint-Donat tartempion ; ensuite, pour la paroisse voisine [sur le chemin Taché], on utilisera le nom de Saint-Gabriel, un saint légendaire et conventionnel.
Règle générale, si l’on excepte quelques villages de la Vallée [sic] de Matapédia et Cabano, Squatec, Lac-des-Aigles ou Fond-d’Ormes, les beaux noms historiques et descriptifs resteront pour les localités en bordure du fleuve ; dans l’arrière-pays aux immensités anonymes, il n’y aura que ‘‘des saintes places’’ que personne ne pourra différencier d’une région à l’autre. La pauvreté sous tous les rapports.
C’est dans l’effervescence des années 1868 à 1871 – à l’époque où se termine le mouvement d’occupation des meilleures terres et que les premières scieries entrent en activité – que la colonie de la rivière Neigette se détache de Sainte-Luce en acquérant successivement l’autonomie paroissiale, municipale et scolaire. En 1870, André-Amable Marcoux (1814-1872) est notre premier curé résidant. Le bureau de poste local, quant à lui, daterait de 1875. Les érections civile (10 mars 1869) et scolaire suivent de peu l’érection canonique (16 juillet 1868) ce qui confirme une fois de plus la place prépondérante de l’Église dans la colonisation au Québec. Lorsqu’il devient le premier maire de Saint-Donat (23 septembre 1869), le cultivateur Didace Morisset (14 novembre ? 1822-23 avril 1902) est déjà marguiller depuis quelques mois (11 mars 1869)...
Les premiers conseillers municipaux sont élus à l’unanimité le 20 septembre 1869. Il s’agit des sieurs Didace Morisset, Octave Dechamplain, Ubalde Bouchard, Joseph Anctil dit St-Jean fils, Ignace Hallé fils, Alexis Chasseur et Benjamin Thiboutot, tous cultivateurs puisque Saint-Donat ne compte aucun membre des professions libérales. Le notaire André-Elzéar Guay de Sainte-Luce agit à titre de secrétaire-trésorier. Comme la municipalité n’a pas ses propres locaux, l’élection des membres du conseil et la tenue des séances se font d’abord chez Ignace Fournier. Il ressort clairement dans le livre des Délibérations du conseil que la voirie est à cette époque l’une des seules responsabilités de ce palier de gouvernement. Un inspecteur est nommé à cette fin pour chaque rang. Les avis publics de la municipalité sont lus, quant à eux, à la porte de la chapelle après la messe du dimanche.
Avec une vallée étroite pour centre, Saint-Donat paraît plus petit qu’il ne l’est en réalité. Les collines Neigette font qu’on s’y sent presque partout enclavé. Bornée au nord par Sainte-Luce, au nord-est par Saint-Joseph-de-Lepage, au sud-est par Sainte-Angèle-de-Mérici, au sud par Saint-Gabriel et à l’ouest par Saint-Anaclet-de-Lessard, la localité, de forme irrégulière, couvre pourtant une superficie de 93,24 kilomètres carrés. C’est-à-dire environ 11,5 kilomètres de front par huit kilomètres de profondeur, soit l’équivalent d’un cinquième (20%) de l’île de Montréal. Le relief « mamelonné et ondulé » est parsemé de lacs et de ruisseaux. Comme pour de nombreux autres lieux du Québec, les limites civiles sont fixées à même celles de la paroisse canonique, ce qui en fait officiellement une municipalité de paroisse. Les rangs simples 4-5-6-7 et le nord du huitième appartiennent à l’ancienne seigneurie Lepage-et-Thibierge. Ils occupent le quart de sa superficie totale. La paroisse-mère de Sainte-Luce, peau de chagrin, ne conserve plus que les rangs 1-2 et 3 jouxtant le fleuve. À l’ouest, Saint-Donat englobe une petite partie (moins de 10%) de la seigneurie de Lessard (jadis dite de La Mollaie ou Lamolaye) et du canton de Neigette.
Ce découpage n’a guère changé depuis 1869. Le vœu de Mgr Jean Langevin (1821-1892) – premier évêque du diocèse de Rimouski en fonction de 1867 à 1891 – est que les limites de notre paroisse demeurent ce qu’elles sont :
6 habitants du 5è Rang demandait (sic) à être annexés à St-Joseph. Mais ce démembrement rapetisserait trop St-Donat. L’Évêque leur conseille de forcer les commissaires à leur donner une école.
Un modeste village – que l’image d’Épinal présente centré sur l’église et le cimetière – tarde à se former à partir des premiers établissements sur le 6è rang au sud de la rivière Neigette. Dans les années 1880, il se compose de quatre à six familles – une vingtaine de personnes – auxquelles s’ajoutent le presbytère et la maison d’école.
Une communauté paisible sise au pied d’un des monts Notre-Dame ? Les Rapports annuels des curés et les Cahiers de visites épiscopales, conservés aux Archives de l’archidiocèse de Rimouski, ne contiennent aucun détail croustillant sur les mœurs ou les mentalités des Donatiens et des Donatiennes de cette période. Il y a bien Mgr Langevin pour blâmer la tenue négligée des comptes de la fabrique sous deux administrations différentes. Cependant, sur le fond des choses, il n’y a rien de compromettant dans une vie rythmée par les saisons, la pratique religieuse généralisée, le catéchisme bien enseigné, l’ivrognerie rare sous l’effet de la prohibition reconduite par le conseil municipal à chaque année et le luxe inconnu. L’alphabétisation progresse considérablement. Nous imaginons facilement la force des liens de parenté, la rusticité des rapports sociaux. Plutôt que de s’étendre sur le sujet, nous préférons rappeler que la sociologie naît à cette époque. Vous trouverez chez les premiers sociologues des analyses fines de la société « traditionnelle ». Les représentations qu’ils en donnent s’appliquent, mutatis mutandis, à Saint-Donat.
Au recensement canadien du 2 avril 1871, les 819 colons sont alors tous nés dans la province de Québec, liés de près à l’agriculture, propriétaire de leur exploitation et de religion catholique. Nos gens habitent 117 maisons. Les « énumérateurs » dénombrent 141 ménages. Au plan ethnique, 813 personnes (99,3%) s’identifient comme « Français » et six (0,7%) comme « Anglais ». L’homogénéité de la population se reflète dans l’étroitesse du bassin patronymique. Les fonctionnaires du nouveau Dominion y recensent aussi passablement plus d’hommes que de femmes (428 contre 391), ce qui est habituel en milieu rural. Dans les champs, les principales cultures sont par ordre d’importance mesurées en boisseaux : la pomme de terre, le blé, l’orge et l’avoine.
La densité de population en 1871 est assez remarquable pour une localité de l’intérieur. 1,6% des Bas-Laurentiens vivent alors ici soit, toutes proportions gardées, trois fois plus qu’aujourd’hui. Il se peut que le développement agricole de Saint-Donat atteigne déjà les limites offertes par l’oekoumène. Les extrémités est et ouest du rang 4, quelques lots du canton de Neigette sur le rang 6 ainsi que les rangs 7 et 8 à l’exception de la partie est sont impropres à l’agriculture par suite de l’abondance de roches, de rochers et… du Mont-Comi !
L’étude du recensement de 1871 révèle, comme on peut s’y attendre, la jeunesse de la population donatienne. La pyramide des âges est large dans le bas, mince dans le haut ; c’est le cas des groupes à forte natalité qui n’ont pas encore entrepris leur transition démographique. L’âge médian se situe à aussi peu que 16 ans chez les femmes et 15 ans chez les hommes. Cela rappelle la Nouvelle-France ! Il y a du côté des messieurs deux classes presque creuses que nous nous n’expliquons pas : les 11-21 ans et les 41-51 ans. En tous cas, cette paroisse canadienne-française, rurale, agricole, pauvre, entièrement catholique et soumise au régime sec a tout pour satisfaire le curé qui en a charge d’âme.
Nous pouvons être fiers d’appartenir à une petite nation qui figure parmi les plus anciennes à pratiquer la démocratie parlementaire au monde. Formé avant la mal nommée Confédération, le Parti conservateur – identifié à John A. Macdonald et à George-Étienne Cartier – domine la scène politique du nouveau pays. La force des conservateurs s’explique par le fait que ses chefs sont parvenus « à unir anglophones et francophones, catholiques et protestants en une coalition binationale ». Plus ultramontaine que jamais, l’Église catholique – tout particulièrement Mgr Jean Langevin – se lance dans la mêlée en exerçant, comme on dit à l’époque, une « influence spirituelle indue » en faveur des « bleus » contre les « rouges ». « Le haut clergé [est] très favorable à la confédération [sic], se sachant maître des compétences léguées à la nouvelle province, notamment l’éducation, outil de son autoperpétuation. » Il se peut que Saint-Donat ne fasse pas exception. Si pour l’élection de la Chambre locale – devenue aujourd’hui l’Assemblée nationale – les conservateurs du comté de Rimouski ont la voie libre, il n’en va pas tout à fait de même pour Ottawa à Saint-Donat. En effet, le très influent marchand bicois Georges Sylvain – un des 25 députés sur 49 représentant un comté francophone au Parlement de l’Union qui approuve l’acte confédéral le 10 mars 1865 – est coiffé au poteau chez nous par son unique adversaire, l’avocat rimouskois Augustin Michaud, 16 voix contre 13.
La démocratie s’impose après un long apprentissage qui ne fait que commencer en 1867. En y regardant de plus près, seule une poignée de Donatiens (29) s’expriment aux premières élections fédérales et provinciales tenues les 9 et 10 septembre 1867. Cela montre bien que le droit de suffrage est loin d’être quasi universel comme pour nous. À certains égards, il s’apparente davantage à un privilège. À peine plus de 15% des Donatiens répondent aux conditions d’obtention de la qualité d’électeur en 1881, par exemple. Peut voter essentiellement une personne de sexe masculin, domiciliée dans les limites de la municipalité, âgée de 21 ans révolus, sujet britannique de « race blanche » qui satisfait aux critères de propriété (cens). Parmi les « citoyens passifs », les femmes sont de loin les principales exclues. Rappelons aussi que le vote s’exerce oralement et en signant son nom dans un grand livre ouvert jusqu’en 1874 au niveau fédéral et l’année suivante au provincial.
Les Donatiens et les Donatiennes s’identifient alors beaucoup à leur comté. La décennie 1860 s’avère en fait très structurante pour la région immédiate. Rimouski devient alors le siège de quelques institutions. La bourgade de quelque 1100 habitants obtient son district judiciaire (1862), son séminaire (1865), son évêché (1867), son premier organe de presse (La Voix du Golfe, 1867) et son incorporation à titre de ville (1869). L’historien Paul Larocque note la « montée d’une ‘‘bourgeoisie de campagne’’ aux assises plus locales que régionales, rouage d’une société moins enclavée, plus complexe, où le pouvoir est plus dilué ». Elles sont là les origines de la démocratie bas-laurentienne. « Mieux policé et administré, le Bas-Saint-Laurent a de plus en plus cessé d’être un territoire du bout du monde. »
Avec cette monographie de Saint-Donat, nous écrivons un peu l’histoire du Bas-Saint-Laurent. Une région qui est durant tout le XIXè siècle un « pays de cultivateurs ». Notre communauté naît au milieu de ce siècle par l’arrivée soudaine de Canadiens français en manque de terre. En une génération, la nouvelle colonie devient suffisamment forte pour que ses habitants demandent et obtiennent les institutions de base dont la portée n’échappe à personne : la paroisse, la municipalité et l’école. Mais, à peine Saint-Donat atteint-il une certaine maturité qu’il bascule dans la première crise de sa courte histoire.
Crise d’émigration
Quelle mémoire entretenons-nous de l’époque des pionniers (et des pionnières !) ? En juillet 1994, lors des fêtes du 125è anniversaire de notre municipalité, le dernier curé résidant de notre paroisse, François-Xavier Belzile (1923-2002 en poste de 1983 à 1995), écrit de nos aïeux (par ordre d’importance au recensement de 1881) : Paquet, Lévêque (sic), Gagnon, Bérubé, Hallé, Morissette, Chasseur, Dechamplain, etc. :
Ici comme ailleurs au Québec, nos ancêtres ont trimé dur pour bâtir le pays que nous habitons ; ici comme ailleurs au Québec, nos ancêtres ont fait des labours à l’automne et des semences au printemps ; ici comme ailleurs, nos ancêtres se sont transformés en « faiseurs d’abattis » selon l’expression de Mgr Félix-Antoine Savard ; ici comme ailleurs, nos ancêtres ont tracé des routes et construit des ponts dans ce pays de montagnes, de lacs et de rivières ; nos ancêtres ont également bâti des maisons et des granges ; nos ancêtres, ils se sont démenés pour vivre, survivre et rendre ce pays habitable.
Cependant, ce qui reste, avant tout, de nos ancêtres, c’est un héritage de force, de courage, de joie, de créativité et de foi où nous pouvons puiser quels que soient les domaines de nos activités aujourd’hui.
C’est de cette manière que la volonté de s’enraciner se mue en désir de durer. L’abbé omet de mentionner en revanche que l’argent se fait rare partout dans le Québec rural et surtout dans le « Far East ». Jamais nous n’oublierons ce curé qui vers 1880 cherche désespérément à écouler la récolte de la terre de la fabrique, l’une des meilleures de la paroisse. Il doit accepter de vendre ses produits à des prix dérisoires.
Nos ancêtres sont à la marge du système capitaliste et de la société industrielle naissante. Beaucoup des nôtres refusent les misères d’une économie autarcique reposant sur une agriculture de subsistance loin des principaux marchés et une exploitation forestière d’envergure encore modeste. Soucieux d’améliorer leur sort, ils prennent la seule échappatoire que leur laisse l’État libéral : l’exode.
Très tôt, aux environs de 1870, Saint-Donat oriente à son tour son accroissement naturel élevé – permettant normalement le doublement de la population à peu près tous les 25 ans – d’abord vers les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, puis l’Ouest canadien, les principales villes québécoises, le front pionnier sur le plateau appalachien au « bout du Nouveau Monde » de même que, peut-être, le Midwest américain et la Californie. Pour ce faire, ils peuvent utiliser le chemin de fer Intercolonial qui relie Sainte-Luce au reste du continent à compter de l’été 1873. Nombre de jeunes filles trouvent à s’employer en ville dans le travail domestique, au risque de s’y faire exploiter financièrement et abuser physiquement. Quant à nos voisins du sud, certains n’hésitent pas à surnommer cette main-d’œuvre étrangère à bon marché de « Chinois de l’Est ».
Durant la décennie 1880, l’émigration, qui concerne des familles entières plutôt que des aventuriers solitaires, devient une hémorragie menaçant jusqu’à l’avenir de la nation canadienne-française. Nos élites ne parviennent pas à endiguer le phénomène. Notre municipalité semble alors l’une des plus touchées de la région. Elle est littéralement happée par « l’appel des États ». Nous remarquons qu’à la perte de la totalité de son accroissement naturel s’ajoute une diminution de 16,7% de ses effectifs de départ. Ainsi, des 914 Donatiens et Donatiennes de 1881, il n’en reste plus que 761 dix ans plus tard. Le déclin démographique aurait été encore plus marqué sans l’arrivée de nouvelles familles : Jean, Michaud, Hudon, Lizotte, Raymond, etc. L’un d’entre eux, Édouard Hudon, est notre premier commerçant. Nous estimons quand même que la moitié des Donatiens et des Donatiennes de 1881 ont migré au cours de la décennie suivante. C’est décidément une population moins attachée à la terre qu’on l’aurait cru. Même nos curés, présents en première ligne, semblent plus résignés que combatifs. Dans leurs rapports à l’évêque Langevin, ils soulignent que leurs ouailles ne cherchent au fond qu’à gagner leur vie ! Pour cette raison ou une autre, certains noms de famille disparaissent lors du recensement de 1891 : Godreau (sic), Dumais, Jones, Landry, Ross, Soucy, etc. Personne ne se fait d’illusion, fort peu d’exilés reviendront tenir feu et lieu au pays.
Nous laissons enfin à notre historien régional favori, Paul Larocque (né en 1945) le soin de résumer cette période trouble :
[L]e milieu du siècle avait été chargé de promesses, mais les années subséquentes ont pu faire l’effet d’une douche froide, comme si l’intégration [à un espace économique continental] avait eu deux visages, l’un apparemment libérateur, l’autre plus aliénant. Difficile rencontre, donc, d’une population encore souvent pionnière avec une modernité accentuant la mobilité et les déracinements, pour reprendre le vocabulaire du géographe-historien Serge Courville. Ceux qui sont partis ont fait la sourde oreille aux appels à l’enracinement lancés par l’élite.
À suivre
Caroline St-Laurent, B.A., M.A. Histoire
Saint-Donat-de-Rimouski, 15 juillet 2011
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